Écrire pour supporter l’insupportable

Depuis mon plus jeune âge, j’ai su que j’écrirais « quelque chose » sur le divorce de mes parents et la violence de ma mère à qui nous avons été confiées, mes deux sœurs et moi.

Je subissais ma vie, en grandissant je ne l’acceptais pas, mais je ne pouvais que me révolter intérieurement et attendre, un enfant doit obéir ou être puni, la revanche viendrait plus tard par l’écriture d’un livre.

Pour supporter ce que j’appelle l’insupportable, je me suis réfugiée dans la lecture et isolée dans un monde intérieur, à l’abri des tensions, du manque d’amour et des souffrances, alimenté par tous les romans que je dévorais. La lecture m’a dirigée naturellement vers l’écriture. À 13 ans, j’écris Le printemps de la vie, un roman dans lequel j’élimine d’emblée les parents de l’héroïne, son père dans un accident de voiture et sa mère suite à une grave maladie. Une manière de biffer les miens. Puis vint le temps de la poésie et des journaux intimes.

Un jour, j’ai décidé de mettre des mots sur mon enfance. Pour ne jamais oublier ce que j’ai vécu car le temps estompe les souvenirs et les adoucit ; pour ordonner ce qui m’est arrivé, éclaircir ma pensée et comprendre. Et aussi pour ceux qui m’ont aidée à grandir ; pour ceux qui m’ont acceptée telle que je suis avec des carences dues à la privation de mon enfance : pour les remercier.

L’écriture échappatoire, l’écriture refuge, l’écriture remède, l’écriture témoignage…

Quel bonheur de choisir ses mots, de s’attarder sur plusieurs, hésiter, entre deux mots adopter le plus musical, lire la phrase tout haut ou la lire en fermant les yeux, en peser les effets. Assembler les feuillets en un livre témoignage pour dire Non à la maltraitance des enfants.

Sylvie Hippolyte

http://jeudismuets.forumactif.org

 

Les jeudis muets Moi, Fina, enfant du divorce

Présentation du livre

À 6 ans mon bonheur d’enfant est arrivé à son terme. Pourtant j’ai reçu un prénom d’amour, Fina, que j’entendais lorsque mes parents étaient contents de moi. Un prénom parfumé de leur tendresse.

C’était autrefois, avant que les cloisons ne tremblent sous les hurlements, les portes claquent, les assiettes voltigent, avant que mon père nous quitte définitivement et que s’installent la haine et la vengeance. Trois enfants qui grandiront sous la tyrannie d’une maman toute-puissante.

Les gifles, les coups et les punitions s’abattent sans raison autre qu’un regard mal dirigé, un sourire considéré comme une moquerie ou une grimace, une parole jugée inconvenante, une mèche de cheveux de travers, un vêtement malencontreusement taché, une gaieté spontanée… Juste ce qu’il faut pour que ça ne laisse pas de traces.

Ma sœur Annie, gracieuse et plaisante, devient la pute et moi le diable, la souillon, la mauvaise, celle dont on ne pourra absolument rien tirer de bon et qui ira droit en enfer. Les flammes m’envahissent, elles rongent mon sommeil et me tétanisent. La peur vit en moi.

Les mots empoisonnés chaque jour répétés atteignent leur cible : les petites filles prises au piège baissent la tête, marchent à pas feutrés, se taisent, ne prennent plus d’initiatives, s’isolent pour ne pas montrer que ça fait mal, pour pleurer. Puis les adolescentes se rebellent. La guerre est déclarée. « Je vais te mater ! » La violence monte d’un cran. Notre mère menace de se suicider puisqu’elle n’est récompensée que par notre ingratitude à son égard.

Au quotidien il n’y a pas de place pour l’amour, les filles n’ont pas de visage, elles n’existent pas. Les gestes violents, les paroles dégradantes sont assenés de sang-froid, sans état d’âme, sans la moindre remise en cause.

Notre mère ne reçoit personne et nous isole du monde. Elle nous cloître à la maison ou nous accompagne partout. Les lettres et les cartes postales que nos camarades nous envoient sont systématiquement déchirées… Ma sœur Annie prend des cours par correspondance pour supprimer ses contacts avec ses camarades du lycée. Je passe les jeudis et les week-ends assise devant une table à lire. La lecture me sert de refuge, de palliatif, j’y puise ma nourriture et mes modèles. Nous rusons pour grappiller quelques heures de liberté.

Nous survivons, chaque jour nous détruit un peu plus, les adultes ne voient pas, n’entendent pas. Ou ils voient et entendent, mais ne bougent pas un doigt. Ces violences s’arrêteront-elles avant qu’il ne soit trop tard ?

J’ai écrit Les jeudis muets pour lever le voile sur la maltraitance psychologique trop répandue et méconnue, difficile à repérer. En grandissant j’ai compris que la maltraitance dont nous étions victimes de la part de notre mère n’était pas dirigée contre nous, mais contre son ex-mari qui l’avait abandonnée et dont elle gardait une profonde blessure. Elle avait juré de l’anéantir. Chaque fois qu’elle nous frappait et nous humiliait, c’était lui qu’elle frappait et humiliait. Comme elle ne pouvait pas l’atteindre, elle allait détruire ses filles. La maltraitance ne s’arrêterait jamais, pire, elle augmenterait devant l’impunité.

Ces maltraitances psychologiques sont invisibles, elles se déroulent dans le huis clos familial, elles échappent au regard extérieur. Elles détruisent la personnalité de l’enfant. Nous avions une jolie maman, soignée de sa personne, cultivée, intelligente, que son entourage plaignait d’élever seule ses trois filles. « Elle est courageuse, elle est méritante, elle est exemplaire », disait-on dans son dos. Une maman insoupçonnable.

Le silence autour de la maltraitance faite aux enfants est inacceptable. En parler est un devoir pour la connaître, l’enrayer, pour démasquer les auteurs, pour protéger les petits d’homme.

6 commentaires pour l'article “Écrire pour supporter l’insupportable

  1. Fina tu n’as pas perdu ton temps
    quand les jeudis flottaient, muets,
    en cachette…
    Puisque Sylvie est née dans la prose,
    avec des mots qui osent,
    des mots qui posent les maux,
    dans une écriture si légère,
    si entière…
    née de ton histoire pardonnée,
    comme un exutoire de transparence,
    qui contraste avec l’oppression de ton enfance…
    Pour une victoire au-delà des apparences
    où tu n’as plus à chercher ta voie,
    puisqu’elle s’écrit en toi…
    Et si je te tutoie,
    c’est parce qu’il y a un peu de toi en moi…

    • Quel joli texte, Feelblow ! Je le poserai sur ma table lorsque je ferai des salons du livre. Merci de l’avoir écrit rien que pour moi. Je te souhaite d’être aussi heureuse que je le suis maintenant.

  2. c’est un témoignage oppressant et lourd.
    Lourd comme l’ambiance qu’il devait y avoir à la maison, lourd comme un coeur qui souffre.
    Il faut du courage pour sortir du silence.
    Si ça peut aider ne serait-ce qu’une personne à avoir ce courage….

    • Non, Aniloise, mon témoignage n’est pas si lourd que cela. Ma sœur Annie et moi étions très unies. Nous nous soutenions mutuellement. Nous avons pleuré, bien sûr, mais nous avons beaucoup ri aussi en cachette. Et puis, il y avait Mémé Charlotte, notre grand-mère maternelle, avec son joli patois normand et ses éclats de rire, son regard plein de complicité, sa bonté pour nous, les parties de dominos que nous faisions avec elle.
      L’ambiance à la maison ? Effectivement, elle était lugubre, plombée. Mais après ces années, que la vie m’a été douce !

  3. Merci de partager avec nous la présentation de ce livre autobiographique.
    Comme vous le soulignez, la maltraitance peut revêtir différents visages et se dérouler dans la sphère privée où rien ne filtre sur l’extérieur. Même si, la loi aujourd’hui protège les victimes des violences psychologiques, il reste encore beaucoup à faire. Briser le silence autour de l’inacceptable est déjà un grand pas sur le chemin difficile du ‘dit’.

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